Mohamed Troudi à l’Assemblée nationale

La politique arabe de la France face aux printemps arabes : ou les errements de la diplomatie francaise

La politique arabe et méditerranéenne de la France a toujours été une dimension de sa politique étrangère, c’est du moins l’orientation voulue par l’un de ses initiateurs, le général de Gaulle quand il disait dès 1958 « tout nous commande, de reparaître au Caire, à Damas, à Amman et dans toutes les capitales de la région, comme nous sommes restés à Beyrouth : en ami et coopérant ».

Le constat infligeant, c’est que la France a perdu entre-temps le gros de son mythe pour reprendre l’expression d’un ancien ministre français des affaires étrangères, Alexandre Dumas, déniant à la France d’avoir jamais eu une politique arabe, en assurant que cette dernière n’avait été qu’un mythe et une succession d’illusions, mythe pourtant pris au sérieux et auquel avait cru, l’homme d’État algérien Farhat Abbas quand il écrivait : « je suis la France », ou encore les foules qui acclamaient de Gaulle dans les cinémas de Constantine en 1962.

Il faut cependant souligner qu’en regardant de plus près, la politique dite « arabe » de la France n’est nullement une invention contemporaine, elle n’est pas non plus l’œuvre exclusive du grand combat du général de Gaulle, même si ce dernier reste dans la mémoire collective comme celui qui a su initié et mené une véritable politique arabe. Elle est en effet beaucoup plus ancienne, plus enracinée dans les fondements même de l’histoire diplomatique de la France.

Un bref rappel historique permet de mettre les choses dans leur contexte historique

Généralement , on établit l’acte de naissance des rapports franco-arabes au VIIIé siècle, avec l’alliance conclue entre le roi des Francs, Pépin, et le Calife de Bagdad, al Mansour. Vers l’an 800, le roi Charles le Grand ( Charlemagne ) et le Calife Haroun al Rachid avaient même échangé des ambassadeurs, et avaient signé un traité d’amitié afin de faire face à l’empire byzantin.

Au 11é siècle, pendant les croisades, des royaumes français furent crées en Palestine, au Liban et en Syrie, ce qui a permis aux français de découvrir la richesse de la civilisation arabe, constatant ainsi l’avance des savants arabes par rapport aux européens notamment dans le domaine scientifique.

Continuant dans cette voie, les rois de France signent des traités d’amitiés avec des principautés arabes, comme avec le Bey de Tunis ou le Sultan du Maroc. Lorsque l’Inquisition espagnole persécute les musulmans après la chute des derniers Omeyyades d’Espagne, de nombreux Arabes trouvent refuge en France. Au XVIè siècle, le roi François Ier choisit l’alliance avec le monde musulman en faisant appel au Sultan ottoman contre l’empire de Charles Quint, empire qui couvrait des larges espaces en Espagne , Pays Bas, Autriche et une partie de l’Amérique centrale et du sud à l’exception du Brésil, Charles Quint a même passé une grande partie de son règne à combattre le roi de France François Ier.

L’autre preuve de l’intérêt que porte la France à la civilisation arabe est l’ouverture de la première chaire d’arabe à Paris, en 1587, faisant de la France l’un des rares pays européens à avoir introduit l’étude de la langue arabe en Europe. Au XVIIé siècle, le roi Louis XIII demande que soient créées des imprimeries en langue arabe et le roi Louis XIV ordonne même que des étudiants apprennent l’arabe afin de servir de traducteurs pour les relations diplomatiques qu’il veut développer avec le monde arabe.

Plus tard des généraux français se sont également battus aux côtés des Arabes contre les Turcs et les Anglais. L’expédition d’Égypte a permis de consolider les liens entre arabes et français. Bonaparte avait en effet réussi à transmettre aux égyptiens la ferveur républicaine révolutionnaire, il a réveillé en eux le nationalisme égyptien, naguère diluait dans la masse ottomane.

Ce transfert des principes et valeurs républicaines vers l’Égypte, répondait à une finalité, se servir du monde arabe dont il a saisi toute la puissance née de sa cohésion sociale, religieuse et culturelle. Ce rêve de créer un empire arabe s’étendant du Soudan en passant de  l’Arabie, la Palestine et la   Syrie, prit forme avec la naissance d’une armée égyptienne moderne, nationaliste et complètement unifiée sous le commandement d’un français allié de Bonaparte, le colonel Joseph Anthelme Sève, un lyonnais, converti à l’Islam sous le nom de Soliman Pacha. C’est de cette armée moderne, d’où sortiront des figures historiques de l’Égypte contemporaine, je pense à Nasser, ou encore à Sadate et au président déchu Moubarek.

Un autre signe des bonnes relations franco-arabes, on peut le situer au début du XXe siècle, quand les premiers penseurs nationalistes arabes fuient la répression ottomane et s’installent à Paris ou se tiendra le premier Congrès national arabe, en 1913.

C’est précisément cette page qui sera, à son tour, à l’origine de la politique gaulliste pro-arabe. Ce dernier sera même considéré comme celui qui a le plus incarné cette politique. Il faut souligner l’étonnante continuité à laquelle on assiste, de De Gaulle à François Mitterand en passant par Jacques Chirac qui déclarait le 8 avril 1996, en visite au Caire : « La politique arabe de la France doit être une dimension essentielle de sa politique étrangère. Je souhaite lui donner un élan nouveau dans la fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le général de Gaulle.

Quelles en sont les fondements de cette politique et en quoi a-t-elle en ces temps tourmentés permis ou pas à la France de garder sa stature internationale de moyenne puissance et donc d’une certaine grandeur.

Au fond, il me semble que la politique étrangère de la France est face à trois grands défis : le problème palestinien qui reste entier, les relations avec l’Islam qui posent la question cruciale du dialogue ou choc des cultures et enfin les limites de la construction d’un zone politique, géopolitique et économique euro-arabe et euro-méditerranéenne dont pourtant les dernières révolutions arabes ont montré l’urgence et c’est ce dernier point qui retiendra mon attention

Les fondements de la politique arabe de la France.

On peut s’attarder sur quatre fondements principaux :

  1. fondement historique, ou la nécessité de replacer toute action dans sa continuité historique. En somme redonner à la France les moyens de retrouver la place qu’elle a en traditionnellement dans les diverses régions du monde.
  1. la perception géopolitique et géostratégique des nouveaux espaces politiques issus de la seconde guerre mondiale avec la prise de conscience du nouveau rôle de la France dans la planification bipolaire. Le Tiers-Monde né de la décolonisation, s’est imposé notamment dans les instances internationales, ce qui a engendré un intérêt majeur des deux grandes puissances vers cette zone géographique nouvellement indépendante.

Elle acquiert un intérêt géopolitique dont les deux puissances connaissent l’importance. Les

anciens territoires français ont en effet, permis à la France de s’imposer à la table des grands

comme une moyenne puissance. Dés lors, il était impératif, tout en acceptant l’idée que les

indépendances sont irréversibles, de garder des liens étroits de coopération avec ce qu’on considérait alors comme le pré-carré français.

  1. Les réalités économiques, jouent également un rôle essentiel lorque l’on connaît la richesse des sols arabes en pétrole et la France a besoin de cette richesse unique qui pèse sur sa politique étrangère depuis la découverte du pétrole algérien notamment à Hassi Messaoud. Le 17 mars 1957 de Gaulle déclarait « tout ce qui est puissance nous est nécessaire, sans quoi la France ne serait pas la France, n’aurait pas l’influence, le rayonnement qui lui revient, et qu’il faut qu’elle exerce dans l’intérêt de tous les hommes… »
  1. Enfin les échanges culturels. En effet l’empire donnait à la France le moyen de rayonner sur le plan culturel. La décolonisation à partir des années 60, renoue avec les valeurs dont elle vante les mérites depuis la révolution de 1789. Il est donc question de renforcer l’espace francophone qui constitue l’instrument de lutte contre l’influence anglo-saxonne qui gagne du terrain. Il s’agit à la fois de lutter contre l’influence américaine grandissante en renforçant la citadelle francophone, mais également de faire face au panarabisme qui parti du Caire, cherchait à réduire l’importance du français. Ces quatre fondements essentiels forment l’ossature de la pensée gaullienne et le pivot de la politique arabe de la France.

Fortement associé à son initiateur au point de la personnaliser, la politique arabe et méditerranéenne de la France est devenue comme un axe auquel toute la classe politique française s’est ralliée. Au delà de l’héritage d’une expérience historique et d’une influence culturelle, qui fait de la France, quasiment le seul pays occidental, capable de mener de front une politique englobant le Maghreb et le Proche-Orient.

L’échec du partenaire Euro-Med hier, les difficultés lisibles de l’Union pour la Méditerranée ( UPM ) et surtout  les récentes révolutions arabes notamment tunisiennes, offrent aujourd’hui le moyen de vérifier la pertinence de cette politique arabe de la France et d’analyser ses lacunes.

Les lacunes de la politique arabe et méditerranéenne de la France et plus largement de l’Europe

Je pense pour ma part que le grand tort de la France et de l’Europe en général est d’avoir longtemps tourné le dos à la Méditerranée. Les regards se sont portés assez exclusivement vers le Nord et vers l’Est, marginalisant un peu plus le Sud. La Méditerranée a dès lors cessé d’être un lieu d’où jaillissait pour la France la richesse, la culture, elle est aujourd’hui une source de menace notamment en terme d’immigration et de terrorisme.

Ceci n’est pas étranger à la crise d’identité et crise morale que traverse l’Europe aujourd’hui. La politique extérieure de la France marquée par l’héritage de la Ve République, se caractérise en effet par un décalage entre l’affirmation de grands principes – la démocratie, les droits de l’Homme, la liberté des peuples et à présent le développement durable – et son comportement en dehors de ses frontières. La politique africaine et arabe de la France est marquée par ce décalage. Trop souvent elle agit avec cynisme ou par intérêt économique et politique.

En tournant le dos à la Méditerranée, l’Europe et la France ont cru tourner le dos au passé notamment colonial. En vérité elles ont tourné le dos à leur avenir, car l’avenir de l’Europe est au Sud. Pendant qu’une partie de l’humanité s’arrache à la misère, une autre s’enfonce assurément dans la pauvreté et les dictatures les plus abjectes, aidées et soutenues en Europe et notamment en France.

On a longtemps refusé de voir la détresse au milieu de l’abondance, longtemps on a observé la misère matérielle et morale de l’ouvrier venant du Sud, sur exploité, utilisé comme une main-d’œuvre bon marché, longtemps on n’a pas regardé que derrière les succès technologiques au Nord, se cachait des inégalités au Sud et un pillage inacceptable de ces ressources naturelles. En somme on n’a pas encore saisis le fait que la mondialisation doit être abordée non pas seulement comme un problème économique mais surtout comme un problème de civilisation.

Il me semble que la tragédie de la mondialisation se joue aujourd’hui en Méditerranée, avons-nous pris conscience ? A cet endroit précis ou le choc des civilisations devient une réelle menace pour l’humanité toute entière, autour de cette baignée de lumière depuis plus de deux milles ans, où la raison et la foi dialoguent et s’affrontent, là se joue une fois encore l’avenir de la France et de l’Europe.

Aujourd’hui un constat s’impose : oui je le dis avec une certaine gravité, la France a faillit à ce qui a fait sa grandeur si l’on juge par la honteuse réaction et la position difficile à comprendre qu’était la sienne pendant la révolution tunisienne.

En effet pendant que la Tunisie était secouée par un vent de liberté émanant d’une jeunesse qui étouffe, poussée par le chômage de masse, la marginalisation politique et sociale, lasse des régimes prédateurs qui se sont servis plutôt que de servir, on a assisté alors à la multiplication des revendications politiques de la rue débarrassée de ses peurs avec pour point d’orgue, la chute des dictateurs, souvent soutenus par l’Europe qui n’a rien vu venir.

Il serait par conséquent légitime de chercher à comprendre pourquoi la France était incapable de prendre l’initiative et d’assumer le rôle que sa position, sa proximité géographique et son histoire lui imposent.

Quand aux autres chancelleries européennes, leurs positions, oscillaient entre un silence embarrassé et des encouragements timorés aux soulèvements populaires, donnant l’impression qu’elles ne voulaient pas lâcher d’un coup des despotes qu’elles ont toujours soutenu.

En effet aveuglée par le prétendu danger islamiste, la France et l’Europe ont été tout simplement incapable de mesurer le formidable élan démocratique, risquant du coup d’entamer sa crédibilité au Maghreb et plus largement dans le monde arabe.

Je veux mettre en avant les atermoiements de la diplomatie française et européenne parue à la peine par rapport à Washington et voire quelles sont les leçons qui doivent être tirés de ces printemps arabes ?

Il faut également se poser cette question lancinante : Pourquoi on ne doit pas succomber au mythe bien entretenu du conflit entre islam et occident et pourquoi on doit se lancer dans une diplomatie plus ambitieuse et plus indépendante qui soit bien en phase avec le rang de puissance mondiale que constitue la France et l’Europe ? Et les révoltes arabes leur donnent une deuxième chance de rétablir leur crédibilité en renouant avec leurs valeurs traditionnelles de démocratie et de respect des droits humains, encore faut-il qu’elles surmontent leur inertie.

Les difficultés de la diplomatie européenne et particulièrement française

Il faut d’abord reconnaître que paradoxalement la lenteur de la réaction de la France et plus largement de l’UE peut être compréhensible et la seule nuance que j’apporterai à mes propos : en effet la prudence est toujours le réflexe naturel de la diplomatie, autrement cette division entre Européens est dans une certaine mesure tout aussi inévitable : chaque État membre a sa propre histoire et ses intérêts propres, qui sont parfois pour ne pas dire presque toujours que très difficilement conciliables.

Pourtant les européens ont tenté de mettre de côté leurs divisions et aspiraient à plus de lisibilité sur la scène mondiale. En effet à mesure que croît sa puissance économique, l’Union européenne développe sa propre politique étrangère et de sécurité. Celle-ci permet de parler et d’agir de concert sur la scène internationale.

Les conflits régionaux qui ont éclaté en Europe et ailleurs dans les années 1990 et la nécessité de lutter contre le terrorisme ont convaincu les dirigeants de l’UE de mettre en place des instruments formels en matière d’intervention étrangère et de diplomatie.

L’Union européenne est un acteur incontournable des négociations internationales. Le fondement de sa politique étrangère et de sécurité commune ( PESC ) demeure son pouvoir d’influence ( soft power ) : l’utilisation de la diplomatie, appuyée au besoin par le commerce, l’aide au développement ou des opérations de maintien de la paix, pour résoudre les conflits, contribuer à l’entente internationale et peser sur les grands équilibres stratégiques internationaux.

Ce tableau sera complété d’une politique européenne de sécurité et de défense ( PESD ) qui consolide la PESC sur les questions de sécurité. Ce tableau quasi parfait cache en effet des lenteurs et une certaine frilosité dans la conduite de la politique étrangère européenne en dépit d’un budget élevé pour une politique qui a du mal à décoller.

L’Europe est dans un paradoxe, puisqu’il s’agit d’élaborer une politique étrangère commune à partir d’intérêts divergents et parfois même opposés. La création d’un poste de super ministre des affaires étrangères de l’UE, doté d’un budget plus conséquent et de son propre service diplomatique n’a guère fait avancer les choses ou très relativement.

Il faut dire que les printemps arabes ont montré au grand jour les difficultés de la politique étrangère européenne, les critiques portées contre la haute représentante de la politique extérieure, la Britannique Mme Catherine Ashton qui, il est vrai, n’a pas fait l’unanimité à sa nomination à ce poste stratégique, sa discrétion sur la scène mondiale, a jetée le discrédit sur la politique extérieure de l’UE.

Les États européens ont encore une fois joué chacun avec ses calculs propres qu’il s’agisse du cas tunisien ou encore libyen. L’Allemagne n’a t-elle pas choisit l’abstention au Conseil de sécurité de l’ONU contre l’usage de la guerre en Libye, jouant ainsi à contre sens de la politique étrangère et de sécurité commune de l’UE.

Le quotidien le Welt am Sonntag, journal conservateur allemand ( Le Monde du dimanche ) va plus loin considérant je cite « l’affront de l’Allemagne aux Européens, aux Américains et aux Arabes ne révèle q’un entêtement isolationniste, de l’autosuffisance et de la confusion stratégique… » Le quotidien estime qu’en s’abstenant de voter au Conseil de sécurité de l’ONU, « l’Allemagne ne s’est pas seulement discréditée comme pilier fiable de la politique de sécurité, elle a fait également exploser la fiction d’un politique étrangère de l’UE ».

C’est la preuve que les intérêts nationaux priment toujours en politique étrangère, en effet les différentes chancelleries européennes, se servent du domaine extérieur comme un instrument au service d’intérêt divergents et pour asseoir l’image de chaque État.

On assiste donc à une position pour le moins détestable dans le cas tunisien surtout de la part de la France ce qui m’intéresse ici.

Dans les cas tunisien

En effet après avoir beaucoup tergiversé sur la cas tunisien, mieux encore, l’ancienne ministre des affaires étrangères déclarait apporter le soutien de la France à la police tunisienne, en la formant au savoir faire français, je cite « reconnu dans le monde entier » au plus fort de la révolution tunisienne.

Se faisant l’ancienne ministre a tout simplement passé outre le préambule de la constitution française du 27 octobre 1946 qui stipule dans son article 14 je cite : « La République française, fidèle à ses traditions, se conforme aux règles du droit public international. Elle n’entreprendra aucune guerre dans des vues de conquête et n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple ».

Il me semble que les dirigeants français ont fait une distinction nette entre un soulèvement et une révolte. En effet les autorités assimilaient la révolte tunisienne comme elles avaient l’habitude de le faire à des émeutes du pain et la vie chère et il y en a eu essentiellement trois en Tunisie ( en 1978, en 1984 et en 2008 dans la localité minière de Redeyef tout près de la ville de Gafsa, région réfractaire au pouvoir politique ), par conséquent à une révolte très limitée, ce qui était une grave erreur d’appréciation, une sorte de cessité politique.

Il faut rappeler que la politique menée à l’égard de la Tunisie a été d’une indiscutable continuité depuis plus de deux décennies, de Mitterrand, à Chirac en passant par Sarkozy. Je pense pour ma part que la diplomatie française était tout simplement aveuglée par son soutien inconditionnel à l’ancien président déchu, considéré à tort pendant plus de 23 ans comme un rempart contre l’islamisme salafiste notamment algérien.

Il faut rappeler que la France, comme beaucoup d’autres États européens,  a suivie pendant plus de 30 ans une politique qui a longtemps ignoré le peuple et la société civile arabe, chemin faisant elle a simplement fermé les yeux sur la nature anti-démocratique voire dictatoriale des régimes arabes situés sur le pourtour de la Méditerranée.

C’était un choix politique incontestable. Le président français a lui même reconnu que le degré d’exaspération de l’opinion publique face au régime policier a été sous estimé et la rapidité de l’enchaînement des événements mal perçu. Ce qui veut dire que la diplomatie française a manqué de clairvoyance alors que des signes avant coureurs existaient dans le cas tunisien :

-malaise politique affectant le parti unique le RCD de l’intérieur,

-caractère de plus en plus répressif du régime développant un sentiment à la fois de peur et de haine,

-absence totale de liberté d’expression notamment dans la presse,

-racket organisé de façon quasi ostentatoire par le clan familial en toute impunité,

-difficultés de la vie quotidienne liées à la crise économique,

-chômage très élevé en particulier parmi les jeunes diplômés.

La révolution tunisienne a révélé de manière éclatante l’échec de la politique extérieure française, qui n’a eu de cesse de soutenir le régime de Ben Ali, sous couvert de non-ingérence et de realpolitik.

Informé depuis les années 1990 de la réelle nature du régime, conscient de ses dérives dictatoriales de plus en plus marquées ces dernières années, le gouvernement français a fait le pari de la stabilité politique.

Certes, les « réalistes » soulignent les « avantages comparatifs » du régime Ben Ali : l’engagement sans faille de la Tunisie dans la lutte contre le terrorisme, une pratique tolérante de l’islam, un partenariat économique privilégié avec la France, des élites francophiles, des conditions des femmes très avancées constituant un cas unique dans le monde arabe et plus en phase avec les valeurs européennes. Pour autant cela peut-il justifier qu’on passe si facilement sur les atteintes aux libertés publiques ( atteintes à la liberté de la presse, à la liberté d’expression, arrestations arbitraires de journalistes, militants, syndicalistes, contrôle d’internet ), et sur les abus d’autorité d’un régime aux abois, comme s’il n’y avait pas d’alternative entre la dictature et le chaos pour ce petit pays qu’est la Tunisie ? Le peuple tunisien par sa force de frappe qu’est la jeunesse nous a indiqué parfaitement le contraire et a apporté un sanglant désaveu à cette très courte vision de l’avenir des peuples: je rappelle à cet égard le grand poète tunisien Abous Kassam Chabbi qui disait je cite: « le jour où le peuple voudra la vie dans la dignité, le destin finira par se plier », ce passage fait partie de l’hymne national tunisien, quel contraste!

Ceux qui croyaient durement à la stabilité du régime déchu et à l’idée qu’il constitue un rempart contre l’islamisme militant notamment du voisin algérien se sont lourdement trompée et le déséquilibre de l’action diplomatique française reposant uniquement sur un soutien sans faille au régime déchu de Ben Ali pendant plus de 23 ans, se trouve du coup sans fondement.

Le paroxysme de cet aveuglement diplomatique français est atteint après cette faute de la ministre des affaires étrangères, proposant une aide des forces de sécurité françaises pour réprimer « proprement » la récente insurrection du peuple tunisien, au moment même où le régime s’effondrait.

Aucun mot de soutien au peuple tunisien, jusqu’à cette déclaration de Nicolas Sarkozy, à l’annonce de la fuite de Ben Ali, indiquant, quelque peu embarrassé, « prendre acte » du résultat des événements, assurant ainsi un soutien jusqu’au bout au régime déchu de Ben Ali.

Le Président de la République en visite en Tunisie en 2008 a même choisi d’ignorer le combat du peuple tunisien contre son dictateur et a préféré donner un satisfecit au régime au nom de la realpolitik. Pourtant les autorités françaises ne manquaient pas d’informations. Elles ont tout simplement manqué de vision et de courage : elles ont fait un choix politique à contre-sens de l’histoire en marche.

Les explications embarrassées de la ministre des affaires étrangères pour tenter de corriger le « malentendu », et mieux encore l’aveu franc du ministre de la défense, selon lequel l’exaspération des Tunisiens face à un régime répressif et autoritaire avait été sous-estimée, montrent bien que les autorités françaises ont d’autant plus faillit qu’il s’agissant d’un pays proche et familier.

Quel message de la France aujourd’hui et quelle politique étrangère pour demain ?

Je pense pour ma part qu’au delà de cette terrible mésaventure politique et diplomatique, la France doit rester porteuse d’un message d’espoir pour tous les peuples qui dans leurs demande de liberté et de dignité souhaitent se sentir moins seuls face aux despotes et à l’arbitraire. Il faut dorénavant un minimum d’empathie aux aspirations des peuples de cette région, un message fort que la France veux désormais faire parti de leur avenir à défaut d’avoir été de leur présent.

Entre l’essoufflement de la « politique arabe » et les difficultés de L’UPM, il va falloir inventer une nouvelle ambition plus cohérente pour la France surtout face à cette région du monde disposant d’une population très jeune qui est à la fois une chance et un handicap, qui peut s’avérer explosif tant elle est dans un état de colère et de frustrations le plus total.

Il faut montrer de la compréhension, exprimer de la sensibilité à l’histoire, et aux attentes de cette région. Parallèlement, il va falloir construire une nouvelle politique étrangère notamment en direction du monde arabe pour mieux faire face aux défis ouverts par la révolution de jasmin.

Il faudrait admettre que la France en particulier et l’Europe en général ne peuvent vivre avec l’idée que les dictatures peuvent être stables sur le moyen terme et qu’en définitif on peut faire de ce principe l’un des piliers d’une politique étrangère. Ceci est totalement faux et les sociétés arabes et musulmanes, ont montrés qu’elles sont compatibles avec la modernité et les valeurs universelles et une majorité d’entre elles ont atteint une maturité qui force l’admiration.

La leçon à tirer de la révolution tunisienne, c’est que des gouvernements autoritaires ne peuvent s’inscrire dans la durée et par conséquent l’équilibre entre « realpolitik » et défense des droits de l’Homme s’en trouve du coup modifié.

A l’heure où de nombreuses sociétés sont mûres pour la démocratie, il est urgent pour la France comme pour l’Europe de reconsidérer sa politique à l’égard des pays non démocratiques : en voici quelques réflexions pour parvenir a une nouvelle forme de convergence dans ce contexte renouvelé :

Sortir des schémas anciens et du court-termisme,

Cesser de voir le voisinage immédiat notamment maghrébin comme externe, mais le considérer comme une grand cercle interne, euro-méditerranéen, c’est à dire comme un véritable partenaire politique et non seulement en terme d’aide et d’assistance économique.

En effet l’Europe a bien su réagir en donnant aux États d’Europe de l’Est, la possibilité d’intégrer l’UE depuis la chute du mur de Berlin, elle doit fondamentalement changer de vision du sud de la Méditerranée en ayant une perspective qui tient compte des aspirations de ces peuples.

Chacun sait que le processus de Barcelone a vécu, que son successeur en l’occurrence l’UPM, ne se porte guère mieux, l’Europe se doit de faire de la Méditerranée du sud un territoire de croissance en misant désormais non plus sur des pouvoirs autoritaires et sur les élites auxquels ils sont généralement inféodés, mais sur les peuples de la région et les sociétés civiles qui ont montré l’étendue de leur maturité politique.

De ce point de vue, je pense pour ma part que « le processus Euromed » doit être redéfinit totalement en ce sens qu’il doit devenir le projet des populations, et pas seulement des élites. Là peut-être la clé de la réussite, de la convergence.

Il faut également une politique de redéploiement du système productif européen sur la rive du sud et un meilleur partage de la valeur ajoutée industrielle.

Intégrer l’espace méditerranéen dans une stratégie globale d’action internationale conduisant à la création de plusieurs instruments financiers, tel le fonds Inframed qui constitue à ce jour le premier instrument financier spécifiquement dédié à l’UPM.

Assurer la bonne gouvernance dans ses pays après des décennies de soutien inconditionnel à des régimes les plus corrompus en s’engageant dans une politique de convergence nord-sud plus réaliste en apportant notamment ses connaissances, son fonctionnement institutionnel, un transfert de savoir dans un esprit gagnant-gagnant pour une meilleure intégration des économies des pays du sud de la Méditerranée et pour moins de troubles en Europe.

Il s’agit de croire à un destin commun sans donner de leçons mais simplement chercher ensemble des solutions pour un avenir commun fait de respect et de partage.

En d’autres termes, il faut régionaliser la mondialisation ; aider à la démocratisation des pays arabes ; réussir l’urgence de la convergence nord-sud, réaliser l’intégration économique, comme les Allemands l’on fait jadis avec les pays de l’Est européen.

Ne pas oublier le volet culturel, condition pour réussir le projet  de convergence régionale méditerranéenne, ce qui suppose de sortir des logiques d’islamophobie grandissante en Europe qui visent à présenter certaines catégories comme responsables des maux et des problème de la société d’acceuil. Pour cela il faut diffuser la culture des droits de l’Homme qui doit s’imposer à toute autre considérations de supériorité ou d’inégalité des civilisations.

La dernière réflexion est plus politique car l’économique ne peut tout régler il faudrait en effet s’employer à résoudre les conflits qui on fait échouer le processus de Barcelone, à savoir le conflit du Sahara occidental qui bloque toute volonté d’intégration maghrébine dans le cadre de l’UMA, s’impliquer davantage dans le règlement du vieux conflit israélo-palestinien et il ne manque que  la volonté politique pour y parvenir.

Ce sont la exprimés brièvement quelques pistes pour sortir la méditerranée de sa pagaille et de sa marginalisation.

Enfin

Pour conclure je dirais que la France doit savoir que cette période de frustration et de sentiment d’injustice des peuples arabes depuis les indépendances est désormais derrière nous, elle cède la place à une renaissance politique qui doit d’abord garantir la dignité des citoyens de ces pays.

La France doit non seulement en prendre acte de ces bouleversement géopolitiques majeurs, c’est qu’elle a fait un peu embarrassée, elle doit également les accompagner pour mieux les consolider par une vision sur le long terme, il y va de son intérêt stratégique surtout que le moment est largement propice pour refonder un partenariat nord-sud si l’on considère et c’est le cas , que les récentes révolutions comme une deuxième renaissance du monde arabe après que la première a vue la Tunisie abolir l’esclavage en 1846 soit deux ans avant la France et se doter d’une constitution qui a su séparer le domaine religieux du domaine civil.

 

 

 

 

 

 

 

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